- Prisonnier ?!
- …
- Oh ! Prisonnier !
- …
- Tu souffres ?
- …
- Tu n’as que ce que tu mérites, chien.
- Je souffre moins que les peuples indigènes que tes amis et toi oppressez depuis trois siècles.
- Les Indiens ne sont pas des hommes.
Ils vivent dans les montagnes et se nourrissent de racines.
- Les bêtes ne sont pas ceux que tu dis.
Mais tous ceux qui bafouent les droits des populations et les privent de leurs libertés les plus élémentaires.
- De quelles libertés parles-tu ? Les bêtes ont été créées par Dieu pour être au service des hommes qui les exploitent.
- Ton Dieu ne s’exprime pas ainsi ! Et quand bien même il tiendrait ces propos, personne ne t’empêche de faire fonctionner ta cervelle et d’ouvrir les yeux.
Depuis que les conquérants ont débarqué en Amérique Latine, les Indiens ont tout perdu.
Ils ont été dépouillés des richesses de leurs terres.
A Chuquicamata, comme dans bien d’autres centres miniers exploités par les systèmes capitalistes, combien sont-ils les héros malheureux et ignorés qui meurent misérablement dans les mille et un pièges par lesquels la terre défend ses trésors, et sans autre idéal que celui d’obtenir leur pain quotidien.
Ces mines sont d’horribles théâtres où se jouent des drames modernes.
- Que feraient-ils ces chiens aujourd’hui si les conquistadors n’étaient pas venus pour leur donner du travail et assurer leur subsistance ?
- Ils vivraient libres et fiers.
LIBRES et FIERS…
- Ils sont mauvais et méprisants.
- Ceux que tu méprises n’appartiennent pas à une race orgueilleuse.
C’est une race vaincue par la folie des colons.
Leur regard est doux, presque craintif.
Ils affichent une complète indifférence au monde extérieur.
- Ils n’ont pas le droit de vivre.
Tu n’as pas le droit de les aider.
- Certains donnent l’impression de vivre parce que c’est une habitude dont ils ne peuvent se débarrasser.
Je n’ai d’autre dessein que de leur rendre leur droit de décider et de s’administrer eux-mêmes.
C’est à la révolution que j’appelle les campecinos.
Et à leurs côtés, tous les peuples opprimés de la terre.
- Tu es fou à lier.
Tu mérites la mort.
- La mort ne m’effraie pas.
- Elle te guète, elle rode.
Elle mettra un terme définitif à ta quête absurde.
- La lutte est engagée.
Ni ma mort ni la tienne ni celle des combattants de la révolution ne pourra mettre un terme au processus de libération des peuples autochtones d’Amérique latine et du monde.
Si je tombe, un révolutionnaire prendra ma place.
Si dix sont éliminés, cent, mille, … poursuivrons le mouvement à leur place.
Plus rien n’arrêtera le cours de l’histoire.
- Tu parles bien.
Mais tu parles trop ! Ton discours est aiguisé.
Si on ne m’avait pas expliqué à quel point tu es dangereux, je me serai peut-être laissé berner par tes paroles.
- Ce sont tes chefs qui te bernent.
- Tu n’es pas supérieur à eux.
Comme eux, tu es mortel.
- J’ai longtemps éprouvé un sentiment d’invincibilité.
Sur mon compte je me suis trompé.
Mais l’œuvre révolutionnaire me survivra.
Elle perdurera au-delà de ma mort.
D’autres la continueront à ma place.
Ils sont plus nombreux que tu le crois à soutenir les peuples opprimés.
Un jour toute l’Amérique latine défendra cette cause.
Ce sera la revanche ultime des peuples indigène sur l’envahisseur.
Justice leur sera faite.
Rien n’arrêtera la révolution.
- Je suis sûr que tu as des regrets ?
- Aucun.
- Ta femme ? Tes enfants ?
- Ils sont ce que j’ai de plus chers au monde.
Ils m’aiment.
Ils continueront de m’aimer au-delà de la mort.
- Y a plus d’espoir pour toi.
Plus d’avenir.
- Je suis plein d’espoir ! Pétri d’une espérance fertile.
L’espérance de rencontrer l’éternité.
- Tu es croyant ?
- Je crois en l’homme.
Tous les dieux et toutes les religions sont son invention.
- Tu parles d’éternité, mais la postérité n’est pas pour toi.
Sous peu, on t’aura oublié à jamais.
A peine seras-tu mort et enterré que tes compagnons t’oublieront.
Dépossédés de leur chef, ils se disperseront et abandonneront les causes que tu défends parce qu’elles sont sans fondement.
- Le mouvement révolutionnaire n’a pas besoin de chef.
Il s’infiltre dans les esprits et peu à peu y fait fructifier ses principes.
Ils germent, grandissent et essaiment.
Il ne faudra pas longtemps avant de célébrer la victoire finale.
Les gens qui pensent comme toi seront obligés de fuir, de modifier leurs pensées ou de mourir.
- Tu délires, la peur de la mort, l’échec et la haine t’ont rongé la cervelle.
- Je suis plus lucide que toi.
- Lucide ? Tu prêches dans le désert et tu ne t’en rends même pas compte.
Tu veux entraîner un mouvement révolutionnaire, mais tu n’as même pas de patrie.
- La cause noble des droits de l’homme et de l’égalité entre les peuples transcendent la notion même de patrie.
- Tu croyais devenir Président ?
- Je n’ai jamais pensé porter un jour la responsabilité d’une patrie.
La scène internationale m’a offert une tribune que j’ai utilisée pour diffuser l’esprit de la révolution.
Aux Nations Unies, j’étais écouté, parfois acclamé.
- Cuba n’est pas crédible.
C’est un confetti sur la planète.
Et Fidel est un dangereux dictateur.
On ne fait pas confiance à un dictateur ! Personne.
Jamais.
- Cuba n’est pas ma patrie d’origine, elle m’a accueilli, elle sert de quartier général à la marche révolutionnaire.
Cuba foyer révolutionnaire ! laboratoire pour un monde plus juste ! C’est d’ailleurs pour cela que les Etats-Unis veulent abattre Cuba et Fidel.
Mais Fidel est intouchable.
- Fidel tombera.
C’est la logique.
- Ta logique.
- Celle du bon sens.
- Laisse-moi, je n’ai plus envie de discuter avec toi.
- Tu baisses les bras.
Tu renonces.
Tu es à cours d’arguments.
Ce n’est pas digne du révolutionnaire que tu prétends être.
- Tu refuses de comprendre.
Tu répètes des discours que tu as entendus et qu’on a fait entrer de force dans ta tête.
Tu as été embrigadé.
Ta tête est devenue malade.
C’est un médecin qu’il te faut.
- Tu es médecin.
- Il n’est pas l’heure de la consultation.
Je ne peux rien pour toi !
- Je suis en danger de mort, tu dois me porter secours.
C’est ton éthique, non ?
- Nous mourrons ensemble.
Je ne te secourrai pas !
- Je te tuerai.
- Si ce n’est toi, ce sera l’un de tes complices.
- Tu te résignes à mourir ?
- Je pardonne ce geste.
Toi et tes compagnons êtes les victimes d’une machination.
Je te souhaite de ne jamais devoir regretter cet acte.
- Tu te prends pour Jésus ? Il se prend pour Jésus.
Jésus est parmi nous.
Alléluia !
- Je ne suis ni Jésus ni Dieu.
- Comment voudrais-tu mourir ? D’empoisonnement ? De pendaison ? D’une balle ? La gorge tranchée ?
- Choisi pour moi, tu sembles expert en la matière.
- Je te trancherai la gorge parce que je veux voir ton sang se répandre et se mêler à celui des Indiens que tu défends.
- Il est de la même couleur que le leur.
Et que le tien.
Nous sommes tous égaux.
- Ton sang versé empoisonnera ta révolution.
Il stérilisera la terre de tes Indiens à tout jamais.
- Tu es un bon soldat, tu n’éprouves pas le sentiment du doute.
Mais la cause que tu défends est injuste.
Tu t’en apercevras un jour.
Et ce jour-là, tu rejoindras le camp des campecinos.
Tu te souviendras de moi.
- Oui…Jésus… Bien sûr Jésus !
- Continue de m’appeler « prisonnier » s’il te plait.
- Tu n’as pas d’humour.
- …
- Tu as écris à tes gosses ?
- Oui, à mes enfants, à mes parents, à Fidel.
Pour leur dire adieu.
J’ai écris une lettre-testament il y a deux ans.
Car j’ai toujours pensé que ma vie était en danger.
Que je pouvais mourir d’un jour à l’autre.
- Ils vont pleurer ta disparition.
- Ma mère est morte il y a deux ans.
J’ai toujours essayé de lui cacher mon action révolutionnaire.
- Qu’est-ce que tu disais dans ces lettres ?
- Rien : merci, je vous aime.
- C’est tout ?
- Je leur explique les fondements et les buts de la révolution.
- Tu es vraiment malade.
- Oui, malade d’amour et d’ambition.
- Tu n’as rien trouvé de mieux à leur laisser en héritage ?
- Un esprit ouvert et juste est ce que je peux espérer de mieux pour les miens.
Laisse-moi maintenant.
- Qu’est-ce que tu foutais en Bolivie ces derniers mois ?
- Je suis venu mettre en marche le mouvement libertaire.
J’ai fondé l’Armée de Libération Nationale de la Bolivie.
- C’est vrai que tu es Ministre à Cuba ?
- Je suis Ministre de l’Industrie depuis février 1961.
Mais pour poursuivre les idéaux libertaires de la révolution, j’ai demandé mon détachement des responsabilités qui me liaient à Cuba.
J’ai repris la lutte armée par solidarité avec les peuples du monde.
- Depuis quand tu n’es pas retourné à Cuba ?
- Avril 1965.
Tu es chargé de m’interroger ?
- Non, tu m’intrigues.
Ta folie m’interroge.
Je ne comprends pas ce qui pousse un homme à sacrifier sa vie.
- Tu sacrifies bien la tienne à la cause injuste du tyran yankee.
- Tu es rentré clandestinement en Bolivie ?
- Oui, sous un nom d’emprunt.
- Et après ?
- Après il y a eu une lutte incroyable hasta la muerte pour les Indiens que j’aime.
Mais apparemment tu ne peux pas comprendre
- Tu as connu des femmes indiennes.
- Hilda, ma première femme était Péruvienne.
- Elle est morte ?
- Nous avons divorcé.
Nous nous étions mariés le 8 août 1955.
Elle m’a donné une fille.
Trois ans plus tard, j’ai rencontré Aleida.
- Elle t’a donné d’autres enfants ?
- Trois.
- Ils seront bientôt quatre orphelins.
- J’ai un cinquième fils.
Puisque tu connaîtras tout de ma vie, je te charge d’écrire ma biographie.
- …
- Considère que c’est ma dernière volonté.
- Ta vie n’intéressera personne.
Et je n’ai pas d’ordre à recevoir de toi, prisonnier !
- Comment te nommes-tu ?
- Téran.
Mariό Téran.
- Tu es sous-officier ?
- Oui.
- L’histoire retiendra ton nom.
Il sera à jamais associé au mien !
- Plutôt mourir !
- La Patrie ou la mort.
Nous vaincrons !
- Quel est ce slogan ? C’est ton cri de guerre ?
- Celui de Fidel.
- …
Une voix retentit soudain.
- Téran, le Général veut vous voir.
Il a une mission à vous confier.
Elle émane de la Présidence de l’Etat.
- Oui mon commandant, à vos ordres mon commandant !
***
Le Commandant Che Guevara a été assassiné à 13h10, le 9 octobre 1967, à La Higuera, en Bolivie où il tentait d’organiser la lutte révolutionnaire pour la libération du pays.
C’est le sous-officier Mario Terán qui lui a donné la mort.
Il a agit sur ordre du Président bolivien René Barrientos.
Le rôle central de la CIA ne fait aucun doute.
Le cadavre du Che a été exhibé comme un trophée de chasse.
Il a été inhumé avec les yeux ouverts.